Et si l'intelligence artificielle nous apprenait à mieux écouter ?
- Camille Couesnon
- 26 juin
- 4 min de lecture

Depuis quelques mois, l'intelligence artificielle est partout.
On s'inquiète de son développement.
On redoute qu'elle remplace certains métiers.
On s'interroge sur ses effets sur les enfants et les adolescents.
On entend souvent qu'il ne faudrait pas qu'ils parlent davantage à une intelligence artificielle qu'à de vrais humains.
Ces inquiétudes sont légitimes.
Mais si, au lieu de nous demander pourquoi certaines personnes utilisent l'intelligence artificielle, nous nous demandions ce qu'elles viennent y chercher ?
Car derrière chaque comportement se cache souvent un besoin.
Et celui-ci mérite peut-être d'être entendu.
Une expérience qui m'a fait réfléchir
Il y a quelques semaines, j'ai utilisé une intelligence artificielle pour m'aider à résoudre une difficulté très personnelle : mon alimentation.
En tant que personne neuroatypique, manger est loin d'être un acte anodin.
Certaines textures me sont insupportables.
Certains aliments sont impossibles à avaler.
Organiser mes repas me demande une énergie considérable.
J'aurais pu en parler à des proches ou à des professionnels.
Mais je savais déjà comment certaines conversations risquaient de se dérouler (pour l'avoie souvent vécu)
« Tu pourrais faire un effort. »
« Il faut juste goûter. »
« Avec un peu de volonté, ça passera. »
Je ne doute pas que ces remarques partent souvent d'une bonne intention, mais elles commencent par remettre en question ce que je vis.
L'intelligence artificielle, elle, a fait tout autre chose : elle n'a pas supposé que j'exagérais.
Elle ne m'a pas demandé de prouver que mes difficultés existaient.
Elle est simplement partie de ma réalité puis elle m'a aidée à construire des solutions adaptées.
Ce n'est pas parce qu'elle me connaissait mieux.
C'est parce qu'elle n'avait aucun a priori.
Être entendu avant d'être conseillé
Cette expérience m'a amenée à une réflexion plus large.
Pourquoi autant de personnes se tournent-elles aujourd'hui vers l'intelligence artificielle pour parler de leurs difficultés ?
Je ne pense pas que ce soit parce qu'elles préfèrent une machine aux êtres humains.
Je pense qu'elles recherchent souvent quelque chose de beaucoup plus simple.
Être écoutées.
Pouvoir expliquer une situation sans être interrompues.
Poser une question sans avoir peur d'être jugées.
Reformuler autant de fois que nécessaire.
Dire : « Je ne comprends pas. »
Dire : « J'ai encore besoin d'aide. »
Sans avoir l'impression d'être un poids.
Une question qui dépasse l'intelligence artificielle
Cette réflexion dépasse largement la technologie.
Elle nous parle de notre manière d'écouter les autres.
Lorsque quelqu'un nous partage une difficulté, notre premier réflexe est souvent de chercher une solution.
Nous rassurons.
Nous minimisons parfois.
Nous comparons avec notre propre expérience.
Nous donnons des conseils.
Nous expliquons ce que nous aurions fait à sa place.
Pourtant, la personne n'avait peut-être pas besoin d'une solution immédiate.
Elle avait d'abord besoin de sentir que ce qu'elle vivait était entendu.
Les professionnels ne peuvent pas tout porter
Il serait facile d'en conclure que les professionnels de la santé, du social ou de l'éducation devraient simplement écouter davantage.
La réalité est bien plus complexe.
Aujourd'hui, de nombreux professionnels travaillent dans des conditions particulièrement difficiles.
Les consultations sont parfois trop courtes.
Les listes d'attente s'allongent.
Certaines familles attendent plusieurs mois, parfois plusieurs années, avant d'obtenir un accompagnement.
Les professionnels eux-mêmes sont confrontés à une charge de travail importante, à des contraintes administratives et à une pénurie de collègues.
Dans ces conditions, prendre le temps d'écouter devient parfois un véritable défi.
Ce n'est pas un manque de bienveillance.
C'est souvent un manque de temps.
L'intelligence artificielle, elle, est disponible à toute heure.
Elle ne connaît ni fatigue ni surcharge de travail.
La comparaison est donc forcément imparfaite.
Et si nous regardions ce que cela raconte de nos besoins ?
Le succès de l'intelligence artificielle n'est peut-être pas seulement une révolution technologique.
Il est peut-être aussi le révélateur d'un besoin profondément humain.
Le besoin d'être accueilli sans jugement.
Le besoin d'être cru lorsqu'on parle de son vécu.
Le besoin d'avoir le droit de chercher des solutions à son rythme.
Ce besoin existe chez les adultes et il existe aussi chez les enfants.
Combien de fois répondons-nous trop vite à leurs émotions ?
Combien de fois cherchons-nous immédiatement à corriger leur comportement ?
Combien de fois leur expliquons-nous ce qu'ils devraient ressentir plutôt que d'accueillir ce qu'ils ressentent réellement ?
Une invitation plutôt qu'une opposition
Je ne pense pas que l'intelligence artificielle remplacera les relations humaines.
Aucune technologie ne remplacera un regard, une présence ou une étreinte.
En revanche, elle peut peut-être nous servir de miroir.
Elle nous invite à nous demander pourquoi certaines personnes se sentent parfois plus libres de parler à une machine qu'à un être humain.
Cette question mérite d'être posée.
Non pour critiquer les parents.
Non pour culpabiliser les professionnels.
Non pour idéaliser l'intelligence artificielle.
Mais pour réfléchir ensemble.
Et si nous apprenions de ce miroir ?
Nos enfants grandiront dans un monde où l'intelligence artificielle fera partie du quotidien.
Nous pouvons choisir d'en avoir peur o
u nous pouvons nous demander ce qu'elle révèle de nos propres pratiques.
Peut-être nous rappelle-t-elle qu'avant de conseiller, il est souvent nécessaire d'écouter.
Qu'avant de convaincre, il est parfois préférable de comprendre.
Et qu'avant de chercher à changer l'autre, il est essentiel de reconnaître ce qu'il vit.
Finalement, la vraie question n'est peut-être pas de savoir si l'intelligence artificielle remplacera les humains.
La vraie question est peut-être celle-ci :
Que pouvons-nous apprendre d'elle pour devenir de meilleurs parents, de meilleurs accompagnants… et simplement de meilleurs humains ?




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